Chagrin d’école (Daniel Pennac)…Coup de cœur des Pétroleuses
Une de mes élèves m’a
prêté ce livre en ajoutant : « tous les profs devraient lire ce
livre, cela changerait peut-être leur façon de faire ». Elle n’a pas tout
à fait tort sur bien des points. Notre enseignement doit s’adapter, c’est vrai.
L’école pour tous est une utopie, nous le vivons tous les jours. Mais les
Hautes Instances semblent l’ignorer et continuent de se fourvoyer et à former
des bataillons de cancres.
Ce livre aborde le
sujet de l’enseignement sous un angle bien différent…à travers le regard d’un
cancre, qui n’est autre que celui de l’auteur…Les vérités se succèdent mais le
ton reste léger et l’humour omniprésent, permet d’aborder cet aspect sombre de
l’Ecole, sans tomber pour autant dans un catastrophisme définitif.
Publié en 2007, il a
reçu le prix Renaudot. En voici quelques extraits :
« Je ne
comprenais pas. Cette inaptitude à comprendre remontait si loin dans mon
enfance que la famille avait imaginé une légende pour en dater les
origines : mon apprentissage de l’alphabet. J’ai toujours entendu dire
qu’il m’avait fallu une année entière pour retenir la lettre a. La lettre a en
un an. Le désert de mon ignorance commençait au-delà de l’infranchissable
b. » pp. 15-16
« Pas d’explication
non plus à tirer de l’historique familial. C’est une progression sociale en
trois générations grâce à l’école laïque, gratuite et obligatoire, ascension
républicaine en somme, victoire à la Jules Ferry…Un autre Jules, l’oncle de mon
père, l’Oncle, Jules Pennacchioni, mena au certificat d’études les enfants de
Guargualé et de Pila-Canale, les villages corses de la famille ; on lui
doit des générations d’instituteurs, des facteurs, de gendarmes, et autres
fonctionnaires de la France coloniale ou métropolitaine…(peut-être aussi
quelques bandits, mais il en aura fait des lecteurs). » pp. 23-24
« Les
professeurs qui m’ont sauvé – et qui ont fait de moi un professeur – n’étaient
pas formés pour ça. Ils ne se sont pas préoccupés des origines de mon infirmité
scolaire. Ils n’ont pas perdu de temps à en chercher les causes et pas
davantage à me sermonner. Ils étaient des adultes confrontés à des adolescents
en péril. Ils se sont dit qu’il y avait urgence. Ils ont plongé. Ils m’ont
raté. Ils ont plongé de nouveau, jour après jour, encore et encore…Ils ont fini
par me sortir de là. Et beaucoup d’autres avec moi. Ils nous ont littéralement
repêchés. Nous leur devons la vie. » pp. 39-40.
« Il y a la mère
perdue, épuisée par la dérive de son enfant, évoquant les effets supposés des
désastres conjugaux : c’est notre séparation qui l’a…depuis la mort de son
père, il n’est plus tout à fait…Il y a la mère humiliée par les conseils des
amies dont les enfants, eux, marchent bien, ou qui, pire, évitent le sujet avec
une discrétion presque insultante…Il y a la mère furibarde, convaincue que son
garçon est depuis toujours l’innocente victime d’une coalition enseignante,
toutes disciplines confondues, ça a commencé très tôt à la maternelle, il y
avait une institutrice qui…et ça ne s’est pas du tout arrangé au CP, l’instit,
un homme cette fois, était pire et figurez-vous que son professeur de français,
en quatrième, lui…Il y a celle qui n’en fait pas une question de personne mais
vitupère la société telle qu’elle se délite, l’institution telle qu’elle
sombre, le système tel qu’il pourrit, le réel en somme, tel qu’il n’épouse pas
son rêve…Il y a la mère furieuse contre son enfant : ce garçon qui a tout
et ne fait rien, ce garçon qui ne fait rien et veut tout, ce garçon pour qui on
a tout fait et qui jamais ne…pas une seule fois, vous m’entendez ! Il y a
la mère qui n’a pas rencontré un seul professeur de l’année et celle qui a fait
le siège à tous… » p. 50-51
« Les maux de
grammaire se soignent par la grammaire, les fautes d’orthographe par l’exercice
de l’orthographe, la peur de lire par la lecture, celle de ne pas comprendre
par l’immersion dans le texte, et l’habitude de ne pas réfléchir par le calme
renfort d’une raison strictement limitée à l’objet qui nous occupe, ici, maintenant,
dans cette classe, pendant cette heure de cours, tant que nous y sommes. J’ai
hérité cette conviction de ma propre scolarité » p. 122
« L’idée
m’est venue d’évaluer les élèves que je croisais sur ma route, en me livrant à
un calcul méthodique : 100 euros de baskets, 110 de jeans, 120 de blouson,
80 de sac à dos, 180 de baladeur (à 90 décibels la ravageuse tournée auditive),
90 euros pour le téléphone portable multifonction, sans préjuger de ce que
contiennent les trousses, que je vous fais, bon prix, à 50 euros, le tout monté
sur des rollers flambant neufs, à 150 euros la paire. Total : 880 euros,
soit 5 764 francs par élève, c’est-à-dire 576 400 francs de mon
enfance. J’ai vérifié les jours suivants, à l’aller comme au retour, en
comparant avec les prix affichés dans les vitrines qui se trouvaient sur mon
chemin. Tous mes calculs aboutissaient aux alentours d’un demi-million des
francs de mon enfance ! C’est une estimation moyenne par enfant de la
classe moyenne doté de parents à revenus moyens, dans le Paris d’aujourd’hui.
Le prix d’un élève parisien remis à neuf, disons, à la fin des vacances de Noël,
dans une société qui envisage sa jeunesse avant tout comme une clientèle, un
marché, un champ de cibles.
Des
enfants clients, donc, avec ou sans moyens, ceux des grandes villes comme ceux
des banlieues, entraînés dans la même aspiration à la consommation, dans le
même universel aspirateur à désirs, pauvres et riches, grands et petits,
garçons et filles, siphonnés pêle-mêle par l’unique et tourbillonnante
sollicitation : consommer ! C’est-à-dire changer de produit, vouloir
du neuf, plus que du neuf, le dernier cri. La marque ! Et que ça se sache !
Si leurs marques étaient des médailles, les gosses de nos rues sonneraient
comme des généraux d’opérette. Des émissions très sérieuses vous expliquent en
long et en large qu’il y va de leur identité. Le matin même de la dernière
rentrée scolaire, une grande prêtresse du marketing déclarait à la radio, sur
le ton pénétré d’une aïeule responsable, que l’Ecole devait s’ouvrir à la
publicité, laquelle serait une catégorie de l’information, elle-même aliment
premier de l’instruction. CQFD. J’ai dressé l’oreille. Que nous contez-vous là,
Madame Marketing, de votre sage voix de grand-mère, si bien timbrée ? La
publicité dans le même sac que les sciences, les arts et les humanités !
Grand-mère êtes-vous sérieuse ? Elle l’était, la coquine. Et diablement. C’est
qu’elle ne parlait pas en son nom, mais au nom de la vie telle qu’elle est !
Et tout à coup m’est apparue la vie selon Grand-Mère marketing : une
gigantesque surface marchande, sans murs, sans limites, sans frontières, et
sans autre objectif que la consommation ! Et l’école idéale selon
Grand-Mère : un gisement de consommateurs toujours plus gourmands !
Et la mission des enseignants : préparer les élèves à pousser leur caddie
dans les allées sans fin de la vie marchande ! » pp.230-232
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